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La Chronique de Gérard BRETON : Tricheurs, M'as-tu-vu et camouflés - 1ère partie

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Tous les mois, Gérard BRETON vous donne rendez-vous pour une nouvelle chronique.

Ce mois-ci, il a choisi de nous entretenir sur les tricheurs... 1er épisode d'une trilogie.
Voir la chronique


Retrouvez le texte complet et illustré de la chronique de gérard BRETON ci-dessous


TRICHEURS, M''AS-TU-VU ET CAMOUFLES :
STRATÉGIES DE PROTECTION DES ANIMAUX DU MILIEU MARIN LITTORAL
ÉTUDIÉS EN PLONGÉE AUTONOME


INTRODUCTION

Les ouvrages illustrent classiquement les notions de camouflage et de mimétisme d'exemples tirés du milieu terrestre. Qui ne connaît les phasmes, tels l'indigène Bacillus rossii dont le nom vernaculaire - bâton du diable - évoque bien la très grande ressemblance de forme avec leur support (branches ou brindilles). C'est le phénomène d'homotypie. Beaucoup de phasmes sont verts ou beiges, la couleur des herbes vivantes ou sèches. Ils ajoutent donc une ressemblance de couleur avec le support : c'est l'homochromie.
Un papillon, la phalène du bouleau Biston betularia (Linné), a des ailes claires tachetées de sombre qui le rendent très peu visible sur une écorce de bouleau, et une forme sombre, mélanique, a même su s'adapter aux supports noircis des environnements industriels. Ce mélanisme industriel est interprété comme le résultat d'une sélection par les oiseaux, prédateurs de ces phalènes. Homochromie et homotypie se combinent pour assurer le camouflage de l'animal.

Homochromie encore que celle de la Thomise petite araignée à la robe vert très pâle, presque blanche, qui chasse à l'affût, camouflée sur des corolles blanches de fleurs. Le camouflage a une double fonction : rendre la proie invisible du prédateur, mais aussi rendre le prédateur invisible de la proie.

La sésie Aegeria apiformis (Clerck) est un papillon, un sphinx, dont les ailes sont presque totalement dépourvues d'écaillés, dont l'abdomen est jaune annelé de noir : ainsi accoutré, notre sphinx ressemble assez fortement à un frelon, Vespa crabo Linné, hyménoptère réputé pour le danger de ses piqûres. La ressemblance à une espèce dangereuse, ce que l'on nomme mimétisme batésien confère-t-elle à ce papillon une réelle protection ? Toujours est-il que la sésie pousse le mimétisme jusqu'à imiter le vol du frelon. Selon Pasteur (1995), le théâtre du mimétisme se joue à trois : un modèle, un mime et une dupe. Le modèle est ici le frelon, le mime la sésie et la dupe le prédateur éventuel de la comestible sésie, qu'il n'attaquera pas par crainte d'avoir affaire au dangereux frelon.

Si les punaises des bois, vertes ou brunes, nous laissent présager un camouflage acceptable dans leur milieu naturel, il n'en est pas de même de ces étonnantes punaises de couleur rouge vif barré de noir que sont les Graphosoma italicum Müller. Et quiconque a un tant soit peu réfléchi au phénomène de camouflage ne peut qu'être étonné d'une telle visibilité que l'on serait tenté de qualifier d'ostensible, tout finalisme exclu.

De telles couleurs vives et en rupture complète avec le support sont légion : le criocère du lis Lilioceris lilii Scop., le doryphore Leptinotarsa decemlineata Say et sa larve, les coccinelles comme Coccinella septempunctata Linné, et la cocarde Inachis io (Linné) parmi les papillons. De telles couleurs vives, en rupture avec le support, sont appelées colorations aposématiques ou colorations vexillaires, du latin vexillum, étendard : les animaux arborent leur coloration comme un étendard. Et ils ne sont pas inquiétés par leurs prédateurs potentiels, ce qui nous indique que cette coloration a une signification précise de non-comestibilité (réelle ou usurpée, d'ailleurs : ultime intrigue complexe mime-dupe dans ce dernier cas!).
Il faut noter le caractère relatif de la protection aposématique, certains prédateurs mangeant allègrement des proies à coloration aposématique.

Ces exemples - tirés du monde des arthropodes terrestres - sont les plus classiquement cités pour illustrer les phénomènes étudiés. Nous allons tenter de montrer que les animaux marins ne sont pas en reste pour pratiquer le camouflage, les mimétismes ou pour arborer des colora-tions vexillaires. Ces exemples seront tirés d'observations personnelles menées au cours de plongées sous-marines sur la Côte Vermeille, dans la région de Cerbère (Pyrénées-Orientales) entre la surface et vingt-cinq mètres de fond.


1 GARE AUX CNIDOCYSTES D'ALICIA



Le premier acte de cette recherche met en scène deux plongeurs biologistes confirmés, qui ont été les dupes bien involontaires d'un étonnant mimétisme.
Au large du cap Cerbère, par vingt-cinq mètres de fond, Robert aperçoit une très grosse limace, immobile, qu'il ne connaît pas.

Les limaces de mer ou opisthobranches étant réputées inoffensives, il tente de la saisir à pleines mains pour l'examiner plus à loisir. Quelques secondes plus tard, de violentes brûlures au niveau de la paume des mains l'obligent à remonter rapidement.   La douleur s'estompera en quelques heures.

Revenu au laboratoire,  sa  description « comme un opisthobranche qui aurait des sortes de tubercules en forme de champignon sur le manteau » et le caractère urticant orientent vers un cnidaire, une anémone de mer, Alicia mirabilis (Johnson) . En extension la nuit, cette très grande anémone se contracte le jour en formant cette boule hérissée de champignons, semblable à une grosse limace, ce qui avait abusé Robert.
Bien entendu, au laboratoire, on note l'information : Alicia mirabilis, commune dans certaines régions de Méditerranée, par exemple à Gibraltar, était observée à Cerbère pour la première fois : un biologiste averti en vaut deux !

Cinq semaines plus tard, Philippe, un autre plongeur biologiste à qui la mésaventure de Robert avait été rapportée, évolue au large de Cerbère, encadrant un groupe de stagiaires.

Une palanquée voisine l'appelle, lui montre une boule hérissée de petits tubercules sur une gorgone pourpre.Philippe griffonne aussitôt sur son ardoise, à l'intention de ses stagiaires « ALICIA - Danger -Ne pas toucher - URTICANT». Mais, bousculée par un courant de palmage, la boule tombe, révélant un pied musclé.

Lorsque, du bout d'un tuba prudent, on la remet en place, le sommet de la demi-sphère se soulève, comme une coquille, laissant apparaître une branchie et deux tentacules oculaires.

Au grand étonnement des stagiaires, Philippe barre alors son commentaire et saisit à mains nues l'animal, persuadé qu'il s'agit cette fois-ci, malgré la ressemblance avec Alicia, d'un véritable gastropode opisthobranche, une limace de mer, au moins aussi rare qu'Alicia. Elle sera déterminée le lendemain : Umbraculum mediterraneum (Lamarck), espèce voisine des (tout aussi rares) Pleurobranches.

2 TRICHER N'EST PAS JOUER : LES MIMÉTISMES


Quels bénéfices les animaux mimétiques tirent-ils de cette imitation d'une autre espèce? Dans le cas de l'Opisthobranche Umbraculum mediterraneum qui avait abusé Philippe en ressemblant à Alicia mirabilis qui avait abusé Robert en ressemblant à... un Opisthobranche, la réponse est claire. Alicia est très urticante, donc non comestible pour ses prédateurs éventuels; Umbraculum qui lui ressemble au point d'abuser des biologistes confirmés ne sera pas obligatoirement inquiété par ces prédateurs même s'il est parfaitement comestible : c'est le mimétisme batésien, du nom de Sir Henry Bâtes. Cet élève de Charles Darwin, avait étudié le phénomène chez des papillons.

Un autre cas possible de mimétisme chez les Opisthobranches mériterait d'être confirmé par l'expérimentation. La thuridille Thuridilla hopei a un corps allongé bleu soutenu avec des lignes longitudinales jaunes et blanches. Elle est probablement comestible mais bénéficie de l'immunité conférée par sa ressemblance avec

  

les Doridiens Hypselodoris messiniensis ou Hypselodoris sp
qui ont une livrée très comparable, le même habitat, la même allure. Ce dernier n'est probablement pas comestible, ce qu'il fait savoir avec sa couleur d'avertissement, notion sur laquelle nous revenons plus loin.

En effet, une étude scientifique du mimétisme nécessite une expérimentation pour déterminer l'efficacité réelle de ce mimétisme et non pas seulement se contenter de l'appréciation anthropocentrique d'une ressemblance plus ou moins accusée. Après tout, les prédateurs n'ont sans doute pas la même vision des choses que nous

Le mimétisme mullérien est une variante qui est réalisée à l'intérieur d'un groupe zoologique restreint, en général entre animaux très proches les uns des autres. Certains Opisthobranches du groupe des Aeolidiens comme Flabellina affinis.

sont des brouteurs d'hydraires. Ces derniers ont un moyen de défense constitué de cnidocystes. Lorsqu'une flabelline broute un hydraire, les cnidocystes de l'hydraire restent fonctionnels, ne sont pas digérés, et se regroupent dans les papilles dorsales de la flabelline la rendant impropre à la consommation pour les prédateurs.

« L'air de famille » qu'ont les Aeolidiens constitue une sorte de mimétisme partagé et réciproque entre les membres de ce même groupe zoologique.

Son utilité est claire : un prédateur « apprenant » la non-comestibilité d'un animal à la suite d'essais malheureux, si dix espèces mutuellement mimétiques sont confondues par le prédateur, chacune aura à subir, en moyenne, dix fois moins d'essais... Mais il y a plus.

Certains Aeolidiens, ou d'autres opisthobranches appartenant à un groupe différent mais mimétiques des Aeolidiens comme Janolus cristatus , partagent cet « air de famille » sans avoir l'incomestibilité conférée à la plupart des Aeolidiens par leurs cnidocystes d'emprunt. Ici, le mimétisme mullérien des Aeolidiens à cnidocystes se double d'un mimétisme batésien des Aeolidiens (et autres) sans cnidocystes.
L'observation suivante a été faite dans la partie sud-ouest d'un bassin à flot du port du Havre (Seine-Maritime), le bassin Vauban, le 13 décembre 1998 et confirmée le 17 janvier 1999.
Un petit crabe à faciès d'araignée de mer, Inachus phalangium évolue par -2 m sur des moules qui recouvrent le quai à cet endroit. Ces crabes, fréquents dans les bassins du port du Havre, y sont, en général passablement camouflés par une abondante vêture de l'éponge Halichondria bowerbanki Burton qui leur confère, de plus, probablement un mauvais goût pour des prédateurs éventuels. Cependant, sur les moules de couleur noire, la couleur de sa carapace et de la vêture - beige -n'est certes pas camouflante ! Surpris par l'approche du plongeur, notre Inachus phalangium prend une posture très inhabituelle chez cette espèce : première paire de pattes repliées sous le céphalothorax, accroché par la cinquième paire aux moules, les seconde, troisième et quatrième tendues, perpendiculairement à l'axe du corps, parallèles entre elles et non accrochées. Ainsi, il ressemble à sa propre exuvie, à sa propre mue (qui aurait conservé, bien sûr, la vêture d'épongés).

Le cas est équivalent à celui des insectes « qui font le mort », mimant leur propre cadavre, inappétent pour un éventuel prédateur, ajoutant souvent à la « tricherie posturale » l'émission d'une sécrétion odorante évoquant pour ce prédateur l'odeur du cadavre .

Le rôle équivalent à celui de cette sécrétion repoussante est, chez Inachus phalangium, tenu par la vêture de spongiaire qui est cependant permanente. Expérimentalement, on peut déclencher l'adoption de cette posture et de cette immobilité chez un Inachus phalangium en le lâchant en pleine eau : il conservera la posture un certain temps au fond. Il est par contre impossible d'initier l'adoption de cette posture chez Macropodia rostrata, espèce voisine qui vit dans le même biotope.

Lorsqu'un animal simule un aspect de sa propre éthologie, on parle d'automimèse si le corps simulé (cadavre ou, ici, mue) est seulement inintéressant et non pas repoussant pour l'ennemi : voir la différence sémantique entre -mimèse qui implique l'indifférence et -mimétisme qui implique une action répulsive. L'observation de cet Inachus phalangium fournit donc un cas original d'automimèse où un arthropode mime, non pas son propre cadavre, mais sa propre exuvie.

Mais nous avons fait mieux encore. Constatant lors des premiers essais que les poissons s'intéressaient à l'Inachus en chute, nous avons pu expérimenter et démontrer que les Inachus cerbériens, qui n'ont pas de vêture d'éponge

mais vivent « dans les bras » des anémones de mer Anemonia viridis ne sont pas consommés par ces poissons, qui les approchent mais s'en détournent. Au contraire, après un séjour de deux ou trois semaines en aquarium, ou bien après une mue, ce qui les débarasse de leur « parfum » d'anémone, les poissons les consomment...

 Suite au Prochain Episode : Les M'as-Tu-Vu et Camouflés.

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